Camions-poubelles connectés : “espions” ou alliés ? l'IA au service de la surveillance urbaine

Imaginez la scène : vous sortez vos poubelles le matin, et le camion qui vient les ramasser en profite pour inspecter l’état de votre jardin, repérer les déchets qui traînent ou l’herbe trop haute, et vous attribuer un « score de délabrement ». Ce scénario digne d’un épisode de Black Mirror n’est plus de la science-fiction. Aux États-Unis, c’est déjà une réalité.
L’infrastructure connectée et la Smart City (ville intelligente) promettent d’optimiser la gestion urbaine grâce à la technologie. Mais jusqu’où sommes-nous prêts à aller ? Une récente enquête met en lumière une nouvelle pratique outre-Atlantique qui soulève de profondes questions éthiques et sociales.
Aux USA, des caméras dopées à l’IA pour traquer les pelouses mal tondues
Dans plusieurs États américains (Californie, Géorgie, Caroline du Sud, Texas), des municipalités ont discrètement équipé leurs camions de ramassage des ordures de caméras intelligentes. Fournies par la start-up City Detect, ces caméras filment en continu les façades et les jardins des habitations pendant que les agents font leur tournée habituelle.
Les images sont ensuite analysées par un logiciel appelé PASS AI. Son but ? Détecter des infractions au code de la ville. Le système est capable de repérer une pelouse trop haute, des déchets accumulés, des graffitis ou même des toits endommagés.
Une fois l’infraction détectée, l’Intelligence Artificielle attribue un « Blight Score » (un score de délabrement) allant de 1 à 4. Ces données sont ensuite transmises à des contrôleurs humains de la ville qui peuvent décider d’envoyer un avertissement, puis une amende au propriétaire s’il ne remédie pas au problème. Rien qu’à Dallas, l’IA a déjà signalé plus de 21 000 propriétés.
L’argument de vente de City Detect est simple : faire gagner du temps aux villes, passer d’une gestion réactive (les plaintes du voisinage) à une gestion proactive, et libérer les agents municipaux pour des tâches plus complexes.
Une technologie qui divise : la fracture sociale et la vie privée
Si l’idée d’automatiser le maintien de la propreté urbaine peut paraître séduisante d’un point de vue technologique, la réalité de son application fait grincer des dents.
- Une technologie qui cible les plus vulnérables L’analyse des données de la ville de Dallas a révélé que les zones où les caméras détectaient le plus d’infractions correspondaient aux quartiers à faibles revenus. Des habitants dénoncent un système injuste. En effet, tout le monde n’a pas les moyens financiers ou le temps de réparer immédiatement une façade écaillée, ou de payer un jardinier. Une amende automatisée ne fait alors qu’aggraver la situation financière de ces ménages.
- Le spectre de la surveillance de masse Même si l’entreprise affirme flouter automatiquement les visages et les plaques d’immatriculation, la perspective d’être constamment jugé par une machine de l’État suscite un rejet massif. Aux États-Unis, de plus en plus de citoyens et d’élus locaux commencent à s’opposer fermement à ces technologies de « surveillance de confort » (comme les caméras IA dans les bus ou les lecteurs automatiques de plaques), poussant de nombreuses villes à rompre leurs contrats avec ce type d’entreprises.
Et en Europe ? Le bouclier du RGPD appelle à un usage raisonnable
En lisant cela depuis l’Europe, une question s’impose pour nous, professionnels et passionnés de la tech : un tel système pourrait-il voir le jour chez nous ?
La réponse est complexe, mais un déploiement massif de type City Detect se heurterait de plein fouet au RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données). La collecte systématique et non ciblée d’images de propriétés privées à des fins de notation automatisée et de verbalisation, sans consentement des citoyens, ferait s’arracher les cheveux de la CNIL (en France) ou de l’APD (en Belgique). Le droit européen est historiquement beaucoup plus strict sur la balance entre l’intérêt public légitime et le droit au respect de la vie privée.
Néanmoins, il ne faut pas jeter l’IA avec l’eau du bain américain : des usages réfléchis permettent d’utiiser le passage régulier des camions poubelles pour assurer certaines fonctions. La question qui pose problème, encore une fois, ici avec l’IA c’est quel usage on en fait.
Ce type de relevé de données peut aussi réellement aider des localités ou des territoires qui souhaitent mieux gérer l’espace commun. Le relevé d’incivilités, la localisation des dépôts sauvages, le suivi de l’installation ou de la fermeture de commerce, la dégradation de bâtiments qui se transforment en “mélanomes urbains” sont autant d’éléments qui peuvent être utiles à une gestion de territoire pro-active et à une amélioration du cadre de vie sans pour autant constituer une démarche intrusive et ne respectant pas la vie privée.
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